Tu arrives dans un nouveau pays plein d’enthousiasme. Les premières semaines, tout semble intéressant : la cuisine, les rues, la façon de parler des gens. Et un jour, presque sans t’en rendre compte, ce qui te paraissait curieux commence à te fatiguer. Tu ne comprends pas pourquoi les gens réagissent comme ils le font, tu te sens maladroit dans des situations que tu gérais sans réfléchir dans ton pays, et des choses auxquelles tu n’avais jamais accordé d’importance te manquent.
Cela porte un nom : le choc culturel. C’est l’une des expériences les plus fréquentes quand on vit à l’étranger, et comprendre comment il fonctionne aide beaucoup à le traverser.
Qu’est-ce que le choc culturel ?
Le terme a été popularisé par l’anthropologue Kalervo Oberg en 1960. Il l’a décrit comme l’anxiété qui apparaît quand on perd d’un coup tous les signes et symboles familiers qui nous servaient à nous repérer au quotidien : comment on se salue, à quelle heure on mange, ce que signifie un silence, comment on demande quelque chose dans un magasin ou dans une administration.
Dans ton pays, ces règles sont invisibles : tu les as apprises enfant et tu les appliques sans y penser. En changeant de culture, tu dois soudain penser à tout. Et c’est épuisant.
Aujourd’hui, la psychologie interculturelle ne le voit pas comme une « maladie », mais comme un processus d’apprentissage : ton esprit s’adapte à un environnement aux codes différents. C’est normal, c’est temporaire dans la plupart des cas, et cela peut s’accompagner.
Les phases du choc culturel
Le modèle le plus connu est la courbe en U, proposée par Sverre Lysgaard en 1955 et reprise par Oberg :
- La lune de miel : enthousiasme, curiosité, tout est nouveau et stimulant.
- La crise : frustration, fatigue, irritation ou tristesse apparaissent. Les différences ne font plus sourire.
- L’ajustement : tu commences à comprendre les règles, à avoir des routines et à te sentir plus compétent.
- L’adaptation : tu circules avec aisance entre les deux cultures et le pays commence à devenir, en partie, le tien.
Cela dit, la recherche a beaucoup nuancé ce modèle. Une étude longitudinale de Colleen Ward et de ses collègues (1998) a montré que, chez beaucoup de personnes, les difficultés sont plus fortes au début et diminuent ensuite, sans « lune de miel » préalable. Tout le monde ne passe pas par toutes les phases, ni dans le même ordre. La courbe aide à comprendre que le creux est fréquent, pas à mesurer si tu vas « bien » ou « mal ».
Deux types d’adaptation
Les travaux de Ward et de son équipe distinguent deux dimensions qui ne vont pas toujours ensemble :
- L’adaptation psychologique : comment tu te sens. Ton humeur, ton niveau de stress, ton bien-être.
- L’adaptation socioculturelle : comment tu te débrouilles. Parler la langue, comprendre les démarches, te faire des amis, savoir te comporter au travail.
Tu peux très bien te débrouiller sur le plan pratique et, malgré tout, te sentir seul ou triste. Ou l’inverse : avoir le moral, mais rester perdu face aux codes sociaux. C’est pourquoi il vaut mieux regarder les deux.
Les signes que tu vis un choc culturel
- Une fatigue constante, même sans rien faire « de spécial » : ton cerveau traduit et décode toute la journée.
- De l’irritabilité envers les gens du pays ou leurs habitudes, et des comparaisons permanentes avec « comment on fait là-bas ».
- Une nostalgie intense et l’envie de ne passer du temps qu’avec des gens de ton pays.
- Un sentiment de maladresse ou d’incompétence, surtout si tu te sentais sûr de toi dans ton pays.
- De l’anxiété face aux situations sociales, aux appels téléphoniques ou aux démarches.
- Des changements de sommeil ou d’appétit, des maux de tête ou des tensions musculaires.
- Des doutes sur ta décision : « qu’est-ce que je fais ici ? », « est-ce que je me suis trompé ? ».
Qu’est-ce qui le rend plus intense ?
Tout le monde ne le vit pas de la même façon. La recherche met en avant plusieurs facteurs :
- La distance culturelle : plus les deux cultures sont différentes, plus il y a de choses à apprendre.
- La langue : ne pas pouvoir s’exprimer avec nuances et humour touche l’estime de soi et les relations.
- Le soutien social : c’est l’un des facteurs de protection les plus importants. Avoir quelqu’un à qui parler change beaucoup de choses.
- Les attentes : si tu t’attendais à ce que tout soit facile ou proche de ton pays, le contraste fait plus mal.
- Le fait d’avoir choisi ou non de partir, et d’avoir un projet clair (travail, études, couple).
Le psychologue John Berry a par ailleurs décrit quatre façons de se situer entre les deux cultures : l’intégration (garder son identité tout en participant à la nouvelle société), l’assimilation, la séparation et la marginalisation. Les études associent l’intégration à un meilleur bien-être à long terme. Il ne s’agit pas de cesser d’être qui tu es, mais d’ajouter.
Choc culturel, deuil migratoire et syndrome d’Ulysse
Ce sont des notions proches, mais différentes :
- Le choc culturel concerne le désarroi face à des codes et des habitudes différents, surtout au début.
- Le deuil migratoire désigne tout ce que l’on perd en émigrant (famille, langue, statut, terre) et la façon dont on l’intègre avec le temps.
- Le syndrome d’Ulysse décrit un stress extrême et chronique quand les conditions de la migration sont très dures : solitude forcée, peur, lutte pour survivre.
Beaucoup de personnes vivent en même temps un choc culturel et un deuil migratoire. Les nommer aide à comprendre ce qui t’arrive, et à ne pas t’en vouloir.
Le choc culturel inversé : quand on rentre
Rentrer dans son pays peut aussi déstabiliser. En 1963, les psychologues John et Jeanne Gullahorn ont étendu la courbe en U à une courbe en W : après t’être adapté à l’étranger, un deuxième creux peut apparaître au retour. Tu as changé, ton pays aussi, et parfois tu as l’impression de ne plus vraiment avoir ta place nulle part. C’est plus fréquent qu’on ne le croit, et ça prend souvent par surprise, justement parce que personne ne s’attend à se sentir étranger chez soi.
Ce que tu peux faire
- Normalise ce que tu ressens : la fatigue et l’irritation font partie du processus, elles ne veulent pas dire que tu t’es trompé.
- Observe au lieu de juger : quand quelque chose te heurte, demande-toi « quel sens cela a-t-il ici ? » avant de penser « c’est mal ».
- Construis un petit réseau : un cours, un club, du bénévolat. Quelque chose d’hebdomadaire qui te permette de revoir les mêmes personnes.
- Combine les deux cultures : garde ce qui te fait du bien de la tienne (cuisine, musique, appels à la maison) et fais de la place à la nouveauté.
- Investis dans la langue, même petit à petit : chaque progrès te donne de l’autonomie et de la confiance.
- Prends soin de l’essentiel : sommeil, exercice et routines stables aident le corps à sortir du mode alerte.
- Donne-toi du temps : s’adapter prend des mois, parfois des années. Ne compare pas ton jour 100 au jour 1000 de quelqu’un d’autre.
Quand demander de l’aide, et comment la thérapie peut t’aider
Il vaut mieux consulter un professionnel si le mal-être dure plusieurs mois sans s’améliorer, si tu t’isoles de plus en plus, si l’anxiété ou la tristesse touchent ton travail ou ton couple, ou si tu penses à rentrer surtout pour ne plus te sentir comme ça.
En thérapie, on travaille notamment sur :
- Une évaluation claire de ce qui t’arrive : choc culturel, deuil migratoire, anxiété, ou un mélange de tout cela.
- Des outils de thérapie cognitive et comportementale (TCC) pour gérer l’anxiété, les comparaisons permanentes et l’évitement des situations nouvelles.
- Les TCC de 3e génération (thérapie d’acceptation et d’engagement et pleine conscience) pour faire de la place à la nostalgie sans qu’elle te paralyse, et avancer vers ce qui compte pour toi.
- Ton propre équilibre entre les deux cultures, sans renoncer à qui tu es.
J’ai moi-même vécu et travaillé en Espagne, en France, en Angleterre, en Afrique du Sud et en Éthiopie : je connais de l’intérieur ce que c’est de repartir de zéro loin de chez soi. Les séances ont lieu en visio et en français, où que tu sois.
Questions fréquentes
Combien de temps dure le choc culturel ?
Il n’y a pas de durée fixe. Pour beaucoup de personnes, le plus intense se produit dans les premiers mois et diminue à mesure qu’elles comprennent les codes et se construisent un réseau. Si, au bout d’un an, tu te sens toujours aussi mal ou plus mal, cela vaut la peine de demander de l’aide.
Est-ce normal de le vivre alors que j’ai choisi de partir ?
Oui. Qu’un changement soit voulu ne l’empêche pas d’être stressant. Tu peux être content de ta décision et, en même temps, épuisé par l’adaptation.
Est-ce que ça touche de la même façon quand on part en couple ?
Pas toujours. Il est fréquent que l’un des deux s’adapte plus vite, par exemple celui qui a un travail et des collègues, et que l’autre se sente plus seul. En parler à temps évite beaucoup de conflits.
La thérapie en ligne est-elle utile dans ce cas ?
Oui. Pour beaucoup de personnes qui vivent à l’étranger, c’est la façon la plus simple de parler à un psychologue dans leur propre langue, et la visio permet un travail de qualité.
On en parle ?
Si tu t’es reconnu dans cet article, tu n’as pas à traverser ça seul. Le premier contact est gratuit et dure 20 minutes : tu me racontes ce qui se passe et on voit ensemble comment je peux t’aider.
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Gonzalo Garzo, psychologue clinicien (ADELI 179307913, Ordre des psychologues de Madrid M-34763), spécialisé dans l’expatriation et les processus d’adaptation.
Sources
- Berry, J. W. (1997). Immigration, acculturation, and adaptation. Applied Psychology, 46(1), 5–34.
- Gullahorn, J. T. et Gullahorn, J. E. (1963). An extension of the U-curve hypothesis. Journal of Social Issues, 19(3), 33–47.
- Lysgaard, S. (1955). Adjustment in a foreign society: Norwegian Fulbright grantees visiting the United States. International Social Science Bulletin, 7, 45–51.
- Oberg, K. (1960). Cultural shock: Adjustment to new cultural environments. Practical Anthropology, 7, 177–182.
- Searle, W. et Ward, C. (1990). The prediction of psychological and sociocultural adjustment during cross-cultural transitions. International Journal of Intercultural Relations, 14(4), 449–464.
- Ward, C., Bochner, S. et Furnham, A. (2001). The psychology of culture shock (2e éd.). Routledge.
- Ward, C., Okura, Y., Kennedy, A. et Kojima, T. (1998). The U-curve on trial: A longitudinal study of psychological and sociocultural adjustment during cross-cultural transition. International Journal of Intercultural Relations, 22(3), 277–291.





